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Aristote : faut-il condamner la monnaie ? Commentaire sur la chrématistique

Dans sa Politique, Aristote dresse une critique de l'accumulation monétaire à partir de l’éthique grecque. Ce commentaire entend mettre en lumière son analyse et montrer l'influence qu'il a pu avoir sur l’œuvre de Marx.

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Marx Aristote Monnaie
Marx Aristote Monnaie (Montage Affranchi / Affranchi)
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Par Aurélien Bähler
Lecture 20 min

Le monde grec, plus particulièrement l’Athènes de Périclès, est celui de l’invention du politique. Bien-sûr, la politique, c’est-à-dire la gestion des affaires de la cité, en tant que telle, apparaît dès le néolithique avec les premiers États. Mais la Mésopotamie, l’Égypte, la Chine, sont des États tyranniques, les affaires sont donc gérées de façon unilatérale : « un seul homme libre », comme l’écrivait Hegel.

Ici, le mot « affaires » porte deux significations. Tout d’abord, ce qui affaire la cité, ce qui la préoccupe, ce qui renvoie à la politique en tant que capacité à gouverner, à prendre des décisions et prévoir. Mais ce mot renvoie également à l’utilisation qu’on en fait lorsque que l’on dit « les affaires sont les affaires », pour signifier qu’un échange, aussi honnête soit-il, reste un échange lorsqu’il est conclu ; on parle donc du commerce.

Dans des États tyranniques, les choses relatives au commerce, aux échanges, à la monnaie sont directement soumises à la volonté du tyran ou de ses délégués. En Grèce, il en va tout autrement : les affaires deviennent des questions démocratiques. Les règles du commerce ne sont donc plus imposées par le tyran mais collectivement choisies. De la démocratie émergent les hommes libres et de leurs rapports nouveaux naît une société horizontale supplantant une société verticale (du moins pour les 20 % d’hommes libres). Tous producteurs et donc propriétaires de biens différents dont les uns et les autres seront privés selon leurs professions, les grecs développent des relations d’échange qui fixeront les modalités d’usage de cette nouvelle socialité.

Aristote est de ce monde-là. Il voit émerger ce commerce horizontal et foisonnant dont la force d’expansion et de développement dépasse tout ce qui était connu jusqu’alors. Mais très rapidement, il observe un phénomène encore plus radicalement nouveau : celui de l’accumulation de monnaie.

Les paléoanthropologues ont retrouvé des coquillages utilisés comme monnaie bien avant l’époque dont nous parlons : son utilisation ne date donc pas d’hier. Elle apparaît pour dépasser les contradictions du troc (1) qui consiste à échanger une marchandise contre une autre marchandise. En effet, ce qui permet à des marchandises d’être échangées, c’est ce qu’elles contiennent de commun, à savoir la valeur d’échange.

Dans le troc, il n’y a pas d’intermédiaire permettant de matérialiser la valeur : une marchandise de valeur X doit être échangée contre une autre marchandise de valeur X équivalente. Par exemple, 1 maison d’une valeur de 100 000 X devra être échangée contre 10 voitures d’une valeur de 10 000 X. On voit bien l’inconvénient pratique d’un tel procédé. Il correspond à des sociétés de petites tailles dont les productions et les besoins sont transportables et manipulables facilement.

Les Cités antiques ont d’autres ambitions, il leur faut donc développer un moyen de cristalliser la valeur afin de faciliter les échanges.

Dans sa forme primaire, l’échange à base de monnaie est un dépassement du troc, mais l’idée d’un échange d’une marchandise contre une autre marchandise est conservée ; la monnaie sert seulement d’intermédiaire et de relais. Elle est automatiquement échangée contre d’autres marchandises et ainsi de suite. Cette modalité d’échange correspond à l’usage qu’en font les individus pour leurs besoins. Cet usage est identifié par Aristote comme étant celui des familles, dont la finalité consiste en la recherche du bonheur. Mais il en perçoit un autre qu’il trouve beaucoup plus inquiétant, et qui consiste à échanger de l’argent contre de l’argent dans le seul but de l’accumuler : c’est ce qu’il appelle la chrématistique.

Or, pour les grecs, tout a une fin et des limites. Le monde grec est le monde de la mesure (ce qu’illustre très bien l’horizontalité de l’architecture du Parthénon, comparée à la verticalité d’une flèche gothique). La finalité de la famille, c’est la vie heureuse, qui dépend du simple nécessaire pour vivre, l’entretien domestique et la satisfaction des besoins. Mais la finalité chrématistique, c’est la chrématistique en soi : le négociateur cherche à accumuler de l’argent pour de l’argent. C’est une finalité qui n’a pas de limite.

Aristote se questionne donc sur la qualité morale de la monnaie. Car si elle porte l’avantage de dépasser le simple troc et servir l’économie de la famille, elle est également l’occasion d’une démesure injustifiable et absurde qui perd l’individu. Aristote se demande alors si la monnaie est condamnable en soi, ou bien si, au contraire, c’est un usage spécifique qui en est fait qui doit être jugé.

Si la confusion des deux usages de la monnaie peut sembler contradictoire, Aristote va montrer que la contradiction ne réside pas dans la monnaie en soi, mais bel et bien dans la conception qu’en ont ses utilisateurs. Là où le négociateur vise la monnaie comme un but, les familles visent le bonheur comme fin et utilisent la monnaie comme moyen pour y parvenir. Aristote distingue donc dans un premier temps le but (skopos) de la finalité (télos), c’est-à-dire ce qui appartient au futur et donc qui correspond au manque – qui est ici par essence illimité –, et ce qui appartient de façon immanente au sujet, en l’occurrence la famille, c’est-à-dire la recherche du bonheur – que les grecs conçoivent comme l’inscription dans le cosmos et les limites naturelles qu’il induit. Dans un second temps, il distingue les moyens des fins, puisque dans le cas de l’économie familiale, l’argent est bel et bien un intermédiaire entre le sujet et sa fin, qui ne la repousse pas, au contraire, mais la permet concrètement.

La thèse d’Aristote est donc de considérer que la monnaie n’est pas un mal en soi, car en tant que moyen elle sert la finalité du bonheur. En revanche, il condamne la chrématistique en tant que fuite en avant où elle n’est plus un moyen mais un but en soi, ne servant aucune finalité et participant au malheur. Pour Aristote, il ne faut donc pas condamner la monnaie en tant que telle, mais l’usage qui en est fait.

Dans un premier temps, Aristote commence par élaborer le problème qui se pose à lui. Tout d’abord, il définit et expose la différence entre la chrématistique et l’économie familiale. Il pose ensuite son problème en soulignant la confusion induite par cette différence sur la finalité de la monnaie. Dans un second temps, il lève la confusion en montrant que si elles ont un point commun – la monnaie – cette dernière n’est pas utilisée de la même manière. La chrématistique vise un but, l’économie familiale vise une fin. Il conclut sur la finalité de la vie qu’est le bonheur et pour qui la monnaie doit être un moyen et non un but.

Le finalisme grec face à l'hubris du marché

Le Stagirite différencie la chrématistique de la richesse naturelle. La richesse naturelle correspond à l’économie familiale et produit de la valeur, alors que la chrématistique est un pur échange de valeur déjà existante. Cette distinction entre la richesse naturelle et la chrématistique inspirera Marx dans sa théorie de la valeur. Pour Marx, la valeur d’usage correspond à l'utilité propre qu’un sujet éprouve pour une marchandise. Elle est donc subjective, car je peux désirer avoir quelque chose qu’autrui ne veut pas. La valeur d’usage d’une marchandise est donc relative et en interaction entre le sujet et l’objet, elle ne permet donc pas un échange de valeurs équivalentes.

Il faut donc qu’il existe dans les marchandises une unité objective commune à toutes pour qu’elles puissent être échangées. Cette unité, c’est le temps de travail socialement nécessaire à la production d’une marchandise : elle forme la valeur d’échange. 10 marchandises X qui valent 1h de temps de travail valent 1 marchandise Y qui vaut 10h de temps de travail. La valeur d’usage correspond donc à l’utilité, la valeur d’échange au temps de travail. On peut assimiler la valeur d’usage – qui vise la satisfaction des besoins – à l’économie familiale, et la chrématistique à la valeur d’échange.

Mais pourtant, Aristote précise que cette dernière n’est pas productrice de valeur. En effet, la chrématistique concerne le commerce et non la production. Le négociateur n’est pas le producteur de la marchandise mais un intermédiaire entre le producteur et l’acheteur. Il n’investit donc pas de temps de travail dans la marchandise. La marchandise réelle lui est indifférente, ce qui l’intéresse c’est la valeur qu’elle porte en elle et la possibilité qu’elle lui donne de recevoir dans l’échange une somme de valeur supérieure.

Cependant, l’auteur remarque que, pour qu’il y ait un échange de valeurs authentique, c’est-à-dire désintéressé de la marchandise concrète, il est nécessaire de voir apparaître un étalon intermédiaire à même de représenter ce qu’il y a d’abstrait dans la marchandise, à savoir la valeur d’échange. C’est là qu’intervient la monnaie, qui cristallise de la valeur produite, mais qui n’a pas de valeur en soi. La monnaie sert à exprimer la valeur des autres marchandises mais elle n’est pas elle-même une marchandise.

Pour Aristote, le commerce qui se réalise donc avec de la monnaie n’a pas d’autre fin que la monnaie elle-même. Il déduit de cette analyse que si le commerce est l’art d’échanger des valeurs abstraites et que ces valeurs sont exprimées en monnaie qui cristallisent de la valeur sans pour autant être des marchandises réelles, la chrématistique doit nécessairement être sans limite car, puisque la valeur d’échange est abstraite et ne vise aucune utilité – à l’inverse de la valeur d’usage –, l’accumulation de la monnaie qui l’exprime, dans l’échange, n’a pas d’autre fin qu’elle-même. Il nomme cette accumulation de valeur exprimée en monnaie la richesse.

Aristote est un finaliste et un grec. Pour lui, tout doit avoir une fin ordonnée par un plan de la nature, toujours équilibré, qu’est le cosmos. Pensons au mythe de Prométhée. Dans ce mythe, Zeus charge Épiméthée d’attribuer aux animaux leurs caractéristiques respectives. Il donne aux uns des armes pour attaquer et aux autres des protections pour se défendre. Dans la mythologie grecque, les Dieux ne sont pas des êtres surnaturels comme l’est le Dieu du monde chrétien, ils font partie intégrante de la nature. Ce mythe exprime l’unité du cosmos qui ordonne et donne sa fin aux parties qui le composent.

Dans Des Parties des Animaux, Aristote écrit justement que : « ce n’est pas le hasard mais la finalité qui règne dans les œuvres de la nature, et à un haut degré ; or, la finalité qui régit la constitution ou la production d’un être est précisément ce qui donne lieu à la beauté. » Il exprime dans le même ouvrage que la raison de la présence de la main chez l’homme provient de cette même finalité qu’est la préhension, et qui se retrouve chez d’autres animaux : « ce que la pince est au crabe, la main l'est à l'homme. »

Le caractère ordonné et systématique du cosmos doit également nous alerter sur le rapport des grecs aux limites. Ce que le grec abhorre par-dessus tout, c’est l’hubris, littéralement la démesure. Le mythe d’Œdipe exprime cela puisque ce dernier est condamné à l’exil (la plus haute peine pour un grec) après avoir accompli son destin prédit par la pythie au temple de Delphes. Le fait qu’Aristote indique dès le début de son texte les notions de fins et de limites n’est pas anodin, nous allons le retrouver tout au long du texte.

Ensuite, l’auteur montre comment l’administration familiale échappe à cette hubris. La famille, à l’époque d’Aristote, désigne un système beaucoup plus élargi que le nôtre, puisque se retrouvent sous le même toit un couple nucléaire, mais aussi les parents des époux, des femmes non mariées ainsi que des esclaves. L’administration de la famille est une véritable économie, et pour cause, puisqu’en grec « oikonomía », composé du mot « oikía » (maison) et « nómos » (loi), désigne « l’administration de la maison ».

Répondre aux besoins de tout ce monde demande une organisation certaine. Tout ce qui rentre dans le foyer doit être consciencieusement attribué afin de maintenir la famille, qui est souvent la condition même de la survie de l’individu. Le rapport aux objets économiques, donc aux marchandises, est ici fondamentalement utilitaire. La marchandise retrouve son caractère concret en rencontrant un sujet qui n’est plus un intermédiaire désintéressé, mais un utilisateur.

La famille est donc le règne de la valeur d’usage ; ce ne sont plus des valeurs abstraites qui sont échangées, mais des objets nés du désir et du besoin de leur présence au sein du foyer. Les besoins du foyer fixent les limites intrinsèques à l’accumulation de marchandises et donc une finalité clairement identifiable et ordonnée. D’où l’expression employée plus haut de « richesse naturelle », car le besoin et la famille étant, pour Aristote, fondés en nature par l’organisation du cosmos, les biens qui y sont rattachés sont naturellement délimités et attribués à une fin.

Le maître du Lycée s’étonne ensuite de voir que, d’un côté, la richesse a une limite – l’économie familiale – et de l’autre, qu’au contraire elle n’en a pas puisqu’il est possible d’obtenir avec de la monnaie encore plus de monnaie qu’à l’origine : c’est la chrématistique. On ne sait alors pas si la finalité de la monnaie réside dans la richesse naturelle qui lui fixe une limite par nature, ou si au contraire sa finalité consiste à répéter inlassablement le même processus d’accumulation de monnaie à travers l’échange de valeurs.

Aristote soulève ce que Marx schématisera plus tard sous l’opposition du modèle M – A – M contre le modèle A – M – A’ (soit M = marchandise ; A = argent ; A’ = argent +). Le problème qui se pose à Aristote est le suivant : comment la monnaie peut-elle à la fois mener l’homme à l’hubris en tant qu’elle ne connaît pas de limite (puisque, se réalisant dans l’échange, elle n’existe qu’à travers l’obtention de valeurs supérieures) et être fondamentalement limitée par la mesure des besoins de l’économie familiale ? La question qui se pose est celle de la véritable fin de la monnaie.

Dialectique du skopos et du télos

Le philosophe résout la contradiction en révélant la confusion faite entre ces deux pratiques. Pour lui, il y a une proximité manifeste, elles sont toutes les deux des « formes d’acquérir ». L’acquisition est la faculté pour un sujet d’obtenir une propriété. La propriété est ce qui m’est reconnu par autrui comme m’appartenant en propre. Que ce soit sous la forme de marchandises concrètes ou de valeur abstraite sous la forme de monnaie, dans tous les cas je suis propriétaire de mon bien. L’économie familiale et la chrématistique semblent alors pour l’instant avoir la même finalité : l’acquisition de propriété. Si on en reste là, on ne dépasse pas la contradiction.

Nous avons vu que, dans un cas, la propriété dispose d’une fin limitée, et, dans l’autre, d’une fin illimitée. Et c’est là qu’Aristote ajoute que l’utilisation de la propriété diverge d’un cas à l’autre. Par la mention du verbe « utiliser », Aristote convoque le concept de sujet. Grammaticalement, un sujet est celui qui fait l’action ; c’est donc l’action qui définit le sujet. Le problème est déplacé puisqu’il n’est donc plus dans la monnaie en soi, mais dans le sujet. La monnaie est désubstantialisée et retourne à l’état d’objet. C’est l’action de l’homme qui devient déterminante et non pas la monnaie en soi. On comprend qu’il y avait un fétichisme de la monnaie et de la marchandise qui nous faisait croire que celles-ci vivaient une vie indépendante des rapports sociaux et de l’action des hommes.

Aristote précise enfin que dans le cadre de l’économie familiale, le sujet utilise la monnaie pour obtenir autre chose. La monnaie est donc un moyen pour atteindre une fin qu’est la satisfaction de la famille. Ici, la fin est dans le sujet. À l’inverse, dans le cadre de la chrématistique, la monnaie retourne à elle-même et immédiatement se met à fuir (car dès qu’elle ne cherche plus à accumuler d’autre monnaie, elle ne sert plus à rien). C’est une pratique tautologique, mais encore une fois Aristote ne la place pas dans l’objet mais bel et bien dans le sujet. C’est parce que le négociateur fait de la chrématistique que la chrématistique a lieu. La chrématistique n’a aucune fin en soi, et donc celui qui la pratique non plus ; pourtant il la met en pratique, ce qui peut sembler contradictoire.

C’est ici qu’intervient la distinction entre la fin, « télos », et le but, « skopos ». La fin correspond à l’ordre du cosmos (la famille). Elle est immanente et trouve sa raison d’être en elle-même. Alors que le but est une projection vers le futur ; il provient d’un manque et donc d’un trouble. Par exemple, dans le cadre d’une compétition de tir à l’arc aux Jeux Olympiques : celui qui dirigera toute son attention sur le fait d’atteindre la cible sera dans le skopos car il sera dans l’angoisse de ce qui peut advenir. Alors que celui qui se concentrera seulement sur lui-même et son action (bien viser) et non pas sur les conséquences de son action (toucher la cible) désire ce qu’il possède en lui-même (la faculté à bien viser) et donc ne connaît pas l’angoisse du manque et de l’incertitude, ce qui le conduit au bonheur. Il est dans le télos.

Dans le cadre de l’économie familiale, le sujet désire ce qu’il a déjà, la famille et la monnaie ne sont qu’un moyen pour entretenir ce qui est déjà là. Alors que le négociateur, lui, désire quelque chose qui n’a d’existence que lorsqu’il ne l’a pas. Il repousse lui-même la satisfaction de son désir, car dès qu’il est satisfait, que l’échange d’une valeur abstraite contre une autre valeur abstraite s’est effectué, il faut immédiatement reproduire le même schéma, puisque cela ne lui sert absolument à rien. Il se fixe donc l’accumulation de monnaie comme but en soi et ne l’atteint jamais puisqu’il pourra toujours en accumuler davantage.

Ce fétichisme de la marchandise et de la monnaie donne pour Aristote « l’impression » aux familles d’avoir le besoin d’accumuler des richesses. Mais comme la richesse ne s’exprime pas en monnaie mais en biens matériels, les familles vivant dans l’illusion croient en la nécessité d’augmenter leur nombre de possessions. En confondant l’accumulation de monnaie avec accumulation de marchandises, les familles se recouvrent d’objets inutiles. Aristote distingue alors la richesse (l’accumulation de monnaie) et le patrimoine (l’accumulation de marchandises).

Il se fait ici critique de l’aliénation et de l’idéologie, préfigurant par certains aspects la critique rousseauiste de l’être et du paraître. Pour Rousseau, le luxe consiste à se définir par l’acquisition de ce dont les autres sont privés pour se distinguer d’autrui et jouir d’un amour propre égoïste fondé sur l’accumulation de biens, en opposition avec l’amour de soi naturel de l’homme qui n’agit que pour subvenir à ses besoins essentiels.

Aristote conclut son texte en démontrant que les raisons qui poussent l’homme à agir selon les principes de la chrématistique dans sa vie personnelle résident justement dans la confusion des fins et des buts. L’homme du skopos désir vivre, c’est son but, et met donc tout en œuvre pour l’atteindre, mais, comme « le désir de vivre n’a pas de limite », il tombe donc dans l’hubris car il n’atteint jamais son but. Son désir de vivre est abstrait et toujours porté en avant comme principe en soi. Il ne peut pas être heureux car il angoisse sans cesse de ne plus pouvoir vivre. Et comme il lui faut des moyens pour vivre, il les désire dans leur abstraction et les accumule sans limite.

À l’inverse, pour l’homme qui désire la vie qu’il mène déjà – car il a compris qu’elle était prédestinée par le cosmos et qu’il vit selon sa propre fin –, la vie est heureuse car elle est limitée, et donc les moyens pour y parvenir le sont aussi. Ainsi, pour Aristote, ce n’est pas la monnaie qui porte l’homme à l’hubris, mais sa relation au cosmos et l’intellection qu’il fait ou non des fins de l’ordre naturel, et qui induira une utilisation de la monnaie soit comme moyen pour atteindre ses fins –auquel cas il sera heureux – soit pour atteindre un but non naturel et tautologique – auquel cas il sera malheureux.

Désubstantialisation de la monnaie et responsabilité du sujet face à ses désirs

Nous avons vu à travers cette étude que, pour Aristote, il faut différencier la chrématistique de la richesse naturelle. La première consiste à accumuler de la valeur, et l’autre à subvenir à ses besoins. La chrématistique n’étant pas productrice de valeur – car il n’y a que le temps de travail pour en produire – elle ne peut se réaliser que dans l’échange, et pour ce faire il est nécessaire d’avoir un intermédiaire à même de représenter la valeur, à savoir la monnaie. L’accumulation de cette monnaie sera à l’origine de la richesse. De cette manière, la chrématistique n’a pas de limites. Or, on sait que, pour les grecs, le monde est ordonné par un cosmos qui lui donne ses fins et donc ses limites. Quelque chose de hors limites serait contre nature et assimilé à quelque chose d’immoral.

À l’inverse, l’économie familiale est limitée car elle se détermine selon les besoins concrets du foyer. La monnaie qui permet de subvenir à cette fin semble alors limitée par nature : le besoin des familles. Aristote se pose alors le problème suivant : comment la monnaie peut-elle à la fois mener l’homme à l’hubris en tant qu’elle ne connaît pas de limite (puisque, ne se réalisant dans l’échange, n’existe qu’à travers l’obtention de valeurs supérieures) et être fondamentalement limitée par la mesure des besoins de l’économie familiale ?

Aristote résout la contradiction en montrant que l’économie familiale et la chrématistique sont des pratiques et que donc elles supposent des sujets. En déplaçant le problème de l’objet à un sujet, Aristote désubstancialise la monnaie, et elle ne devient plus qu’un moyen. Dans l’économie familiale, le sujet use de la monnaie pour atteindre sa fin : la vie heureuse. Dans la chrématistique, le sujet se fixe un but à atteindre qui le précède. Il y a donc une distinction entre la recherche des fins – c’est-à-dire le fait de désirer la vie qui m’a été prédestinée par le cosmos – et la recherche des buts que l’on fixe dans le futur et qui nous font désirer quelque chose qui n’est pas certain, et donc nous angoisse.

Après cela, le Stagirite montre que cette confusion est la source d’actions absurdes. Il remarque que certains, en confondant l’accumulation de la monnaie et des biens, cherchent à obtenir de plus en plus de biens matériels en pensant s’enrichir, comme le font les pratiquants de la chrématistique. C’est parce qu’ils n’ont pas compris que dans la chrématistique la valeur était rendue abstraite par le biais de la monnaie. En faisant cela, ils font de la vie un but et désirent de façon illimitée ce qui ne devrait qu’être des moyens ; ils sont donc malheureux. À l’inverse, celui qui désire sa vie comme elle est n’as pas besoin d’accumuler et se contente de peu.

Ainsi, pour Aristote, ce n’est pas la monnaie qui porte l’homme à l’hubris, mais sa relation au cosmos et l’intellection qu’il fait ou non des fins de l’ordre naturel, et qui induira une utilisation de la monnaie soit comme moyen pour atteindre ses fins – auquel cas il sera heureux – soit pour atteindre un but non naturel et tautologique – auquel cas il sera malheureux.

Ce texte d’Aristote nous aide à comprendre les enjeux de notre monde contemporain, gouverné par la finance spéculative, visant à accumuler des devises de plus en plus abstraites, voire carrément hypothétiques, en dépit complet de toute considération sur la paupérisation croissante de la société civile. La récente affaire Gamestop, inscrite dans un processus plus long de crise structurelle du capitalisme américain, nous montre la véritable hubris de la finance. On peut s’inquiéter de voir que la chrématistique constitue toujours un but pour une classe minoritaire, là où les autres sont dépossédées des moyens qui lui permettraient d’accéder à leurs fins : la vie heureuse.

On comprend aussi qu’il est vain de critiquer la monnaie en soi, comme le voudraient certains. La monnaie est un acquis historique sur lequel il ne faut pas revenir. Enfin, on constate également la fécondité de l’œuvre d’Aristote, qu’il ne s’agit bien sûr pas de prendre pour l’appliquer comme telle, mais pour saisir les origines de la pensée de Marx, dont l’œuvre phare, Le Capital, relève définitivement bien plus de la philosophie que de la stricte économie.

→ À lire aussi : Une monnaie communiste ? — Entretien avec Réseau Salariat

Femme vêtue de rouge tenant des pièces en chocolatFemme vêtue de rouge tenant des pièces en chocolat (Sharon McCutcheon / Unsplash)

(1) Il est a noter que le troc primitif est un mythe, comme l'a démontré David Graeber, mais nous l'employons ici à des fins pédagogiques pour expliquer l’intérêt de la monnaie.

Sources images :

Lysippos - Aristotle Altemps Inv8575

John Jabez Edwin Mayal - Karl Marx 001

Tetradrachm Athens reverse CdM Paris

Onkel Tuca! - Parthenon

Maxim Hopman - Stock and Crypto Market Values

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