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Vincent Bolloré ou la conquête d'un empire : Réflexion sur la concentration médiatique en France

Connaître son époque, et la comprendre, voilà l'effort que tout individu éclairé doit entreprendre pour savoir ce qu'il est bon de faire dans sa vie, moralement et politiquement. Mais est-il toujours au courant de l'influence que les médias exercent sur lui ? De ce qui se cache derrière son écran ?

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Vincent Bolloré en Napoléon empereur des médias
Vincent Bolloré en Napoléon empereur des médias (Montage / Affranchi)
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Par Antonin V.
Lecture 25 min

Il y a maintenant quelques semaines, l’estocade financière portée par Vincent Bolloré à son rival Arnaud Lagardère faisait les gros titres de la presse. Le groupe Lagardère, détenteur de la radio Europe 1, de Paris Match et du JDD, ainsi que de la société d’édition Hachette, était sur le point de se faire absorber par Vivendi, le groupe du milliardaire breton. Sans trop rentrer dans les détails juridiques et financiers, il faut comprendre que cette action a été rendue possible par plusieurs éléments :

Mais voilà, coup de théâtre, Amber Capital s’est entendu avec le groupe de Bolloré, Vivendi, qui possède notamment Canal+ et CNews. Ce dernier récupère les parts de Amber, et obtient finalement 45% du capital de Lagardère.

Que Vincent Bolloré ait mal supporté le rapprochement de Lagardère avec son autre rival Bernard Arnault, et que cela ait déclenché sa rage financière, ne change rien à l’affaire ; ce qui compte, c’est que la société d’Arnaud Lagardère ait été juridiquement obligée de déclencher une procédure d’OPA (Offre Publique d’Achat), et qu’elle ait été forcée de mettre en vente ses parts sur le marché financier (à un prix supérieur au cours de la bourse, gelé au moment où commence la procédure).

De ce fait, il est fort probable que Vivendi prenne possession, dans les semaines qui viennent, du groupe Lagardère, en rachetant les parts de la société. Le groupe de Vincent Bolloré risque ainsi de finir à la tête d’Europe 1, de Paris Match, du JDD, mais aussi éventuellement du groupe Hachette – sous réserve que les autorités de la concurrence laissent faire sur ce dernier point, ce qui n’est pas acquis – alors même que le personnage est déjà la figure de proue d’un empire médiatique en pleine expansion, notamment avec la possession de Canal+ et CNews.

Média et média de masse

Pour bien comprendre en quoi ce rachat s’inscrit dans un processus de concentration des médias, il faut d’abord définir ce que sont ces médias, et quel rôle ils occupent actuellement dans le paysage médiatique.

Un média est un intermédiaire entre une partie émettrice et une partie réceptrice d’informations ou de divertissement. C’est un moyen terme, un vecteur, pour communiquer, pour informer ou pour distraire… Il renvoie à une quantité d’objets très divers : il y a bien sûr la presse écrite, ou « papier », mais il y a aussi la radiodiffusion, la télécommunication, ou bien encore internet, qui est à la fois audiovisuel, écrit, etc. Un média est plus généralement un support par lequel circule une information.

Dans une société capitaliste, la finalité du média est avant tout d’adapter l’information et la diffusion au grand public, afin de produire de l’audimat et donc du profit via la publicité. Cependant, il existe également un effet rétroactif de transformation des opinions publiques, notamment sur le long terme, mais aussi dans une temporalité plus brève. C’est la fameuse « fabrique du consentement ».

Le média peut ne pas être à l’origine du contenu qu’il émet, et il se peut à l’inverse qu’il produise et le support, et le contenu. Il est à noter que, de nos jours, c’est souvent le cas dans ce qu’on appelle les « médias de masse » : il y a une grande confusion entre ceux qui produisent des contenus (journalistes, reporters, etc.) et ceux qui les diffusent (chaînes de télévision).

Cela s’explique notamment par la diminution des coûts de production pour le propriétaire capitaliste : il n’y a pas de profits intermédiaires réalisés car tout est concentré au sein d’un même ensemble médiatique et culturel. Il faut cependant reconnaître que cela peut être une très bonne chose car, quel que soit le modèle économique en cours, il est plus commode de centraliser différentes fonctions dans un même ensemble productif pour être efficace (Cf. Division du travail).

De plus, il est important de distinguer les médias en général des médias de masse, ayant justement la caractéristique de s’adresser non pas à des publics spécifiques, mais bien à une multitude d’individus différents, réunis de fait sous l’appellation de « masses ». Le public visé par ces grands médias est beaucoup plus important que dans les époques antérieures, et cela a comme conséquence l’existence d’un rapport très singulier des populations à l’information produite par ces médias.

Les effets de la concurrence, la concentration médiatique et la quête du profit

Mais alors, pourquoi cette tendance à la concentration sur le marché audiovisuel, dans la presse et dans les médias en général ?

Il faut bien comprendre, premièrement, que cette concentration suit une logique tout à fait similaire à la logique de formation des trusts et des monopoles en général. En effet, la lutte constante pour le profit entraîne avec elle une tendance à la diminution des coûts de production (progrès techniques, rationalisation de la production, etc.), et surtout une diminution des prix des biens et des services produits sur le marché, dans un objectif de concurrence.

Dans cette lutte, ceux qui savent diminuer leurs coûts de production le mieux, sans faire faillite, en proposant des prix très concurrentiels, écrasent les concurrents progressivement, en grignotant leurs parts de marchés. Dans cette lutte concurrentielle entre les grands groupes capitalistes, se produisent, de temps à autre, des rapprochements, des fusions, des rachats, nourrissant abondamment la concentration capitaliste. Celle-ci a plusieurs effets.

Tout d’abord, la possibilité pour le trust de toujours mieux exercer la concurrence, en disposant d’un ensemble de production plus important, qui le rend capable de produire des « économies d’échelles » (plus c’est gros, moins ça coûte sur le plan marginal), et donc, en définitive, la possibilité de conquérir de nouvelles parts de marché en diminuant les prix ; soit, comme autre effet, la possibilité pour le trust d’augmenter les prix, et donc d’augmenter les bénéfices.

Dans les deux cas, la finalité est le profit. Il est à noter que plus on cherche le profit pour soi, plus on diminue le taux de profit moyen pour le monde capitaliste en général. C’est ce que Marx intitule « la baisse tendancielle du taux de profit ». C’est cette contradiction qui explique en première instance la concentration du capital en une poignée de mains toujours plus restreintes, la course à la technique et la course à la machine entraînant une diminution de la rentabilité moyenne du capital.

Pour en revenir aux médias en particulier, il faut ajouter que dans le cas de la concentration médiatique, le profit n’est pas la seule finalité. En effet, le média de masse, en plus de fonctionner sur un mode capitaliste, est un levier de pouvoir tout à fait extraordinaire, comme nous le verrons sous peu, et est donc à ce titre également très intéressant à posséder pour un actionnaire aujourd’hui, à l’heure de la tertiarisation triomphante et de la financiarisation du capitalisme occidental.

Il y a donc une double finalité au fait de vouloir détenir une pluralité de médias : engranger des profits, et tisser l’hégémonie culturelle, c’est-à-dire accroître l’emprise idéologique du modèle capitaliste sur le corps social et politique.

Brève histoire de la TV depuis les privatisations

En ce qui concerne la télévision, l’un des médias de masse éminent de notre époque, il n’en a pas toujours été ainsi. Au départ, l’audiovisuel est un monopole d’État, et ce monopole s'incarne dans l’Office de radiodiffusion-télévision française (ORTF). La direction est désignée par le pouvoir gouvernemental, et le financement est totalement fiscal, via l’intermédiaire de la redevance audiovisuelle (toujours valable aujourd’hui concernant le financement des chaînes publiques). La finalité à l’époque est avant tout – tout du moins officiellement – l’intérêt général et l’idée qu’il est nécessaire d’avoir un service public consacré à l’audiovisuel.

Ce n’est qu’après 1968 que l’ORTF a progressivement été décentralisé, via des influences internes, avec en particulier la nomination d’anciens journalistes dissidents dans les hautes sphères de l’office, qui ont une vision assez libérale de la télévision sur le plan des mœurs, quoiqu’ils ne remettent pas trop en question le monopole de l’État en soi. Et via des influences externes, de la part des libéraux de centre-droit, voire de droite, qui, au Parlement et au Sénat – sous Giscard – accusent l’office d’être un « foyer de subversion et un instrument du totalitarisme » (expression de Philippe Malaud, député indépendant très libéral).

Les deux influences, « libérales » et « libertaires », vont finir par provoquer conjointement, en 1974, le démantèlement de l’ORTF, puis, en 1982, l’ouverture du marché audiovisuel à la concurrence. Et à partir de ce moment-là, les privatisations et les apparitions de nouveaux concurrents sur ce marché se multiplieront. TF1 sera privatisée en 1986, et vendue au groupe Bouygues en 1987, M6 apparaîtra cette même année également, et le paysage télévisuel se diversifiera. Par la suite, avec l’arrivée de la TNT (2005), la concurrence se fera encore plus rude, et les Français connaîtront l’apparition d’une vingtaine de nouvelles chaînes privées en l’espace de quelques mois.

Notre époque s’inscrit ainsi, on vient de le constater, dans cette dynamique-là, amorcée à partir de 1968-69, et il est important de comprendre que le modèle actuel est relativement récent (date de la seconde moitié des années 1980), et qu’il ne constitue en rien un modèle figé et indépassable, quoique notre propos ne constitue en rien un appel au retour à l’ORTF.

Les conséquences sur le traitement de l’information

Mais alors, quelles sont les implications délétères qui occurrent aujourd’hui dans les médias du fait de ce modèle économique libéral et privé ? Quelles sont les conséquences en ce qui concerne la production et la diffusion d’information ? Quelles conséquences sur le plan culturel et idéologique pour les journalistes et les travailleurs français ?

Tout d’abord, nous devons insister sur la relative dépendance des médias vis-à-vis des groupes et des actionnaires : aujourd'hui, un média est une propriété privée et, indépendamment du fait qu’il puisse exister des règles spécifiques et un cadre juridique spécial à cet égard, et qu'il existe un organisme dédié à cette réglementation – le CSA –, reste du domaine privé. La plupart du temps, il est illusoire de croire que l’actionnaire majoritaire d’un média de masse n’a pas d’emprise sur la ligne éditoriale de son média.

En réalité, c’est bien l’actionnaire qui désigne le producteur en chef ou le rédacteur en chef du média, lequel est chargé de déterminer la ligne du journal et/ou de la chaîne de télévision. Ainsi, Vincent Bolloré a radicalement transformé I-Télé, pour en faire CNews, en supervisant très ouvertement, et sans aucun scrupule vis-à-vis de l’indépendance des rédactions, le changement de ligne de la chaîne.

En première analyse, le modèle capitaliste a donc comme caractéristique, dans le domaine médiatique, de créer un lien de fait entre le monde de la finance et le monde de la production-diffusion d’information ; il crée une dépendance entre la rédaction du journal, du média, et sa direction, laquelle est – grosso modo – l’expression même de la sphère actionnariale qui possède ce média, et plus particulièrement de l’actionnaire majoritaire au capital de ce même média.

Il y a donc une confusion très importante qui est faite entre les besoins d’information et de divertissement culturel des populations, et les besoins de la finance capitaliste. Autrement dit, la finance définit les formes mêmes que prennent les relations sociales de production. Cela entraîne irrémédiablement un déplacement des enjeux de concurrence du haut vers le bas – porosité entre direction et rédaction – et ces dernières finissent par elles aussi fonctionner sur un mode concurrentiel, très en phase avec ce qu’exige la sphère financière.

Ainsi, dans un second temps, cette quête du bénéfice, devenue principale finalité du média capitaliste, occasionne, dans le travail des journalistes, un phénomène de recherche constante de l’audimat – appelé aussi audience – une priorisation de la quantité d’informations produites aux dépens de leur qualité, un sensationnalisme malsain qui tend à mettre en avant de vulgaires faits divers uniquement destinés à attiser la curiosité du public, à redéfinir l’ordre des priorités concernant les sujets d’actualité, et à mettre de côté toutes les réflexions intelligentes qui pourraient exister, au profit de pseudos « débats » alimentant davantage la « culture du clash » ainsi que l’audimat. Les sujets techniques, mais essentiels, sont peu traités, et le sont souvent assez mal.

De plus, cette quête de l’audimat pousse les journalistes à distordre les faits, à dramatiser de manière outrancière certains événements d’actualité pour gonfler leur audience, en jouant sur les préjugés, les peurs, les passions du public. C’est un jeu pervers, malsain, et dangereux, qui alimente en partie le phénomène de la montée de l’extrême droite, et le dégoût croissant des classes populaires à l’égard des journalistes, vus, assez logiquement, comme des individus amoraux, carriéristes, et proches des élites.

Les médias se font également les relais des thématiques proposées par les acteurs politiques en général, de manière souvent assez caricaturale et peu pertinente, ce qui alimente aussi les mécontentements, à droite comme à gauche (question de la sécurité, de l’islamisme, du « trou de la Sécu », etc).

Par ailleurs, une autre conséquence de la gestion capitaliste des médias, est l’existence de publicités audiovisuelles omniprésentes à l’écran. On se souvient tous de cette citation choquante de Patrick Le Lay en 2004, qui expliquait que son rôle était de vendre du « temps de cerveau disponible » aux publicitaires. Cela s’explique justement par le fait que la publicité est la seule source conséquente de financement possible sur le marché des médias.

En effet, les chaînes de télévision peuvent vendre des plages publicitaires aux annonceurs d’autant plus chères qu’elles font de l’audience. Plus elles font d’audience donc, plus elles font de profit, car les publicitaires sont prêts à payer le prix fort pour le moment de diffusion de leur annonce à la télévision.

Cela a donc comme conséquence évidente, une présence outrancière d’annonces et de pubs plus ou moins inutiles à la télévision, insérées entre deux programmes télé. Si certaines annonces émanant du privé peuvent être utiles, il est clair que le flot incessant de clips publicitaires inonde impudemment aujourd’hui nos écrans, et écourte encore davantage le temps consacré aux émissions, tout en accroissant encore la nuisance idéologique et culturelle du néocapitalisme décrite par Michel Clouscard dans Le capitalisme de la séduction.

Au sujet de l’hégémonie culturelle et de l’idéologie dominante

Le choix des programmes diffusés est déjà en soi un indice de cette nuisance, de cette « hégémonie culturelle » comme nous le disions à l’instant. En effet, il est clair que l’accent, pour tout ce qui ne concerne pas ce qui a déjà été évoqué précédemment, à savoir le traitement de l’information, est constamment mis sur les contenus divertissants, voire distrayants. Le reproche peut sembler léger, mais il met le doigt sur un problème important car il s'agit également d'une question d'hégémonie culturelle.

En effet, lorsque nous regardons un téléfilm policier américain, par exemple, nous ne faisons pas qu’assimiler une histoire et un scénario, nous ne faisons pas qu’observer de manière innocente notre écran. Nous intégrons profondément des messages, des codes, des valeurs, des modes de pensée : notre esprit absorbe une quantité absolument gigantesque d’informations, sans même qu’on s’en aperçoive. Le policier, le tueur, le complice, etc. Tous les personnages évoluent dans un univers déterminé, l’Amérique du Nord, dans un cadre déterminé, celui du régime libéral, dans une société déterminée, individualiste, inégalitaire, capitaliste. Ils portent en eux les stigmates même de ces configurations sociales particulières.

l'idéologie dominante Marx et Engels, l'hégémonie culturelle Gramsci, propagande invisible
Pour aller plus loin dans la compréhension de ce qu'est l'idéologie et comment elle fonctionne.
Découvrir

Aussi, lorsque l’on pense « éteindre » nos cerveaux devant un téléfilm par exemple, en réalité, on ouvre surtout les vannes de tous ces non-dits idéologiques du capitalisme libéral-libertaire. Et que l’on invoque la prétendue neutralité idéologique de ce genre de téléfilms ne change rien à leur caractère éminement idéologique. C’est par ce genre de produits de consommation audiovisuelle que l’on finit par intégrer comme allant de soi des modèles de consommation, des modèles de société propres à la conception bourgeoise. Prenons un autre exemple.

Lorsque l’on regarde une émission de plateau télévision satirique, comme Touche pas à mon poste !, de la même manière, il est évident que même si l’on pense « éteindre » son cerveau ou « éteindre » sa conscience, pour « se détendre », la succession des sujets proposés par l’animateur, et la succession des réactions et des prises de paroles des invités vont profondément travailler notre façon de considérer les problèmes abordés, ne serait-ce qu’inconsciemment, et plus généralement, il arrive souvent que l’on reprenne par la suite, sur certains sujets d’actualité, des éléments de langage de la télévision, par facilité, lorsque l’on veut s’éviter la peine de réfléchir sérieusement à ceux-ci.

Le sujet passif n’est passif qu’en ce qu’il se refuse à l’analyse et à la réflexion de l’objet qu’il est en train d’observer. Du reste, il est actif en ce qu’il absorbe sans freins les éléments précédemment cités, caractéristiques de l’idéologie dominante (éléments qui s’impriment dans la psyché des individus, comme expliqué dans le livre de Bernays, Propaganda).

Le choix des invités n’est d’ailleurs pas banal non plus, et nous tenons à faire remarquer qu’il est relativement rare de voir des ouvriers, des employés ou plus généralement des travailleurs moyens et précaires dans ce genre d’émission. Ceux qui prennent la parole sont des figures artistiques (parfois people), des polémistes, des petits-bourgeois, des professions libérales, des universitaires (dans le meilleur des cas), des cadres, etc…

Ils parlent, mais ne font la plupart du temps que produire un discours de classe qui correspond inconsciemment à leurs intérêts de classe matériels, objectifs, concrets. S’agit-il de condamner les mouvements populaires qui agitent le pays, ces messieurs-dames s’y donnent à cœur joie ! Et le plus affligeant est qu’ils le font souvent de bonne foi, convaincus qu’ils sont de la portée universelle de leur fantasme idéologique, de leurs discours, et convaincus qu’ils sont de la dangerosité, du caractère menaçant et impulsif du peuple… Et c’est leur vision du monde que l’on absorbe, en pensant se divertir et en prétendant oublier notre journée.

Quand, par hasard, c’est sur un documentaire que l’on tombe, celui qui a depuis longtemps perdu l’habitude de l’analyse (même minimale), aura tendance à changer de chaîne. Ou alors, au contraire s’il regarde, il sera tellement impressionné par le ton sérieux du contenu documenté et des commentaires réalisés, qu’il prendra ce qui sera dit pour argent comptant, sans recul critique, facilement gagné par le critère d’autorité qui caractérise un dossier documentaire (critère souvent mérité, mais qui quelquefois se substitue à des lacunes argumentatives criantes, et relaie des biais épistémologiques et idéologiques évidents)…

→ À lire aussi : Le concept d'idéologie chez Marx et Engels L'Idéologie comme inversion-déformation du réelL'Idéologie comme inversion-déformation du réel (Goran Horvat / Pixabay)

Ainsi, voilà quelques raisons de plus – s’il en fallait – de remettre en question le modèle actuel dans le secteur de l’audiovisuel, et plus largement dans le secteur des médias. Autrement dit, ici, c’est bien la nuisance culturelle et idéologique elle-même que nous pointons du doigt.

Aussi, pour toutes ces raisons, nous nous devons de proposer un modèle nouveau, fondé sur des bases différentes, mais nécessaires, si l’on désire, à l’inverse de « l’abrutissement généralisé » que l’on connaît actuellement, augmenter les « lumières collectives », seules à même de poser les fondements d’une émancipation collective réelle (précisons immédiatement qu’il ne s’agit pas de supprimer le divertissement, mais de lui donner un sens).

Cela ne sera pas démontré ici – cela prendrait trop de temps – mais la seule base réelle de l’émancipation des individus sur le plan spirituel est effectivement l’éducation, la formation et l’acquisition de savoir en général. Un individu libre est un individu éclairé. Voilà l’un des principes à la base de notre proposition communiste.

Limites et propositions communistes

Il ne s’agit pas dans cet article d'ignorer le rôle des institutions et des règles de droit (CSA et institutions européennes notamment) qui existent déjà dans le milieu médiatique. Celles-ci nous sont tout à fait connues, et nous avons depuis longtemps pris acte et soutenu les différentes revendications formulées par les organisations de journalistes.

Seulement voilà, cela n’est pas suffisant, et ces revendications qui sont faites par ailleurs aujourd’hui même par les différents syndicats (SNJ en tête), par l’Acrimed et autres, ne s’inscrivent que très rarement dans une compréhension globale et systématique des enjeux que comporte la question (cela dit, nous encourageons vivement le lecteur à s’y référer également, le travail fait étant parfaitement intéressant et nourrissant).

L’intérêt du matérialisme dialectique et historique, dont nous nous revendiquons à l’Affranchi et au sein de l'IHT, est justement de pouvoir mettre cette question des médias en relation à la question politique, à la question économique, à la question sociale, et plus généralement, il nous permet de comprendre quelle place le média de masse occupe dans une société moderne capitaliste, quel paradigme le détermine et « devrait » (aspect normatif et politique de notre démarche) le déterminer, selon des principes rationnels, humanistes et socialistes.

Ainsi, voici quelques propositions que nous adressons au lecteur, concernant ce à quoi pourrait ressembler une politique médiatique socialiste si nos idées étaient appliquées par un pouvoir allié.

Par ailleurs, et comme indiqué ci-dessus, nous proposerions, à plus long terme l’établissement d’un système de sécurité sociale de l’information (SSI), fonctionnant sur un principe très similaire à celui des branches classiques de la Sécurité sociale, à savoir avec une caisse, qu’on pourrait appeler « CEM » pour « Caisse Économique des Médias », qui serait la copropriété pour un tiers des journalistes, pour un tiers des diffuseurs, et pour un tiers des citoyens (consommateurs d’informations, d’informations et de produits culturels).

Cette caisse serait chargée de redistribuer la valeur économique produite vers les médias. Le financement serait assuré par la cotisation sociale elle-même, et éventuellement, il pourrait l’être en partie par l’État, tout du moins au départ. Cette caisse aurait comme attributions l’essentiel des missions aujourd’hui accordées au CSA, au CPPAP, à l’ARDP, à l’ARPP, à la CNMJ, au CPNEJ etc…

Le CEM aurait aussi pour but d'élaborer la déontologie journalistique, de valider l’objectivité des organes de presse, de garantir la pluralité, de décider des modalités de formation des journalistes, d’édicter des décisions transparentes, de part le recours à la société civile organisée, c’est-à-dire aux citoyens (possibilité pour ceux-ci de signaler des abus ou le non-respect des règles anti-concentration par exemple). Il lui serait interdit également de verser des subventions à des supports et des publications condamnées pour incitation à la haine, violation de la vie privée ou atteinte à la dignité des personnes (au moins de façon temporaire).

Ainsi, le modèle que nous proposons est un modèle auquel nous sommes déjà habitués en ce qui concerne la santé. De la même manière que le soin des corps est pris en charge aujourd’hui par le service public (malgré toutes les attaques qu’il endure), le soin de l’âme, ou de l’esprit, devrait être pris en charge par un service similaire.

Sans traiter ici de l’éducation et de la formation des individus (qui relèveraient de ce soin de l’âme en quelque sorte), je fais ici allusion bien sûr à ce besoin, cette nécessité, d’ériger un service public de l’information, une sécurité sociale de l’information, une socialisation du secteur de l’information.

Si l’ORTF présentait le risque réel d’une réécriture des faits et des événements par les pouvoirs partisans et intéressés, ici, le paradigme même de la cotisation sociale et de la tripartition de la propriété médiatique (entre les journalistes, les diffuseurs et les citoyens), empêche et disqualifie une quelconque tentative de ce genre. En effet, les trois éléments sont obligés de travailler ensemble et de faire des compromis. Et si les journalistes sont les plus organisés et les plus influents, cela n’est pas si grave car eux-mêmes ne sont pas nécessairement d’accord entre eux, et cela ne met pas en cause la pluralité politique.

Conclusion

Bien d’autres propositions pourraient être ici avancées, mais ce qui est le plus important à retenir, c’est que le modèle dépeint dans l’article, du modèle capitaliste appliqué aux médias, n’est pas une fin en soi, et ne doit pas être considéré comme une fin en soi.

Le secteur connaît une crise, crise d’une gravité croissante, crise de la confiance, crise du crédit accordé aux journalistes, crise de l’indépendance des médias et des rédactions, crise de la concentration, crise politique, sociale (plan sociaux à Itélé en 2016), économique (modèle de la concurrence), etc.

Cela ne doit plus durer.

Que le lecteur soit d’accord ou non avec nous sur les solutions proposées ci-dessus, il doit au moins nous accorder le bénéfice du doute, car le simple constat de l’état actuel des choses justifie au moins notre travail de réflexion et d’imagination d’une alternative.

La bataille est encore bien loin d’être engagée, mais nous assumons, comme d’autres groupes d’ailleurs – car nous ne sommes pas les seuls à constater l’impasse vers laquelle nous courrons de ce point de vue-là – la responsabilité de cette longue lutte qui s’amorce.

Nous ne prétendons pas que les choses sont simples ; nous sommes assez formés pour évaluer la complexité de ce genre de questions. Nous ne sommes pas moins légitimes, à cet égard, que n’importe lequel de ces pseudos-experts bourgeois qui ne se rendent même pas compte des énormes coquilles que charrient leurs discours de libéraux. Non, nous ne représentons pas le parti de la censure, mais bien celui de l’information comme bien commun.

Qu’il y ait des discours pluriels ne nous gêne pas, bien au contraire. Nous considérons que la vérité est le fruit d’une recherche et d’un effort collectif, et qu’elle est le dépôt sédimentaire des multiples ballottements, affrontements, oppositions. C’est par souci de qualité de l’information, d’objectivité et d’utilité de celle-ci, que nous revendiquons la sécurité sociale de l’information comme meilleur compromis entre pluralisme, objectivité et soutenabilité du financement.

Et il s’agit maintenant, de poursuivre les efforts communs pour relier ces revendications avec d’autres, dans un contexte et dans une perspective plus large de conquête de notre souveraineté prolétarienne sur les différents pans de l’activité humaine.


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