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Religion

Rousseau, une profession de foi civile

Nous voulons ici, à travers l’étude d'un texte de Rousseau, porter une réflexion sur les rôles respectifs du politique et du religieux et leurs liens au sein de la société. Selon Rousseau, il s'agirait d'opérer un dépassement par une religion civile de l'immanence.

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Portrait de Jean-Jacques Rousseau
Portrait de Jean-Jacques Rousseau (Maurice Quentin de La Tour / Wikipédia)
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Par Loïc Chaigneau
Lecture 8 min

« Les sujets ne doivent donc compte au souverain de leurs opinions qu'autant que ces opinions importent à la communauté. Or il importe bien à l'État que chaque citoyen ait une religion qui lui fasse aimer ses devoirs ; mais les dogmes de cette religion n’intéressent ni l'État ni ses membres qu'autant que ces dogmes se rapportent à la morale, et aux devoirs que celui qui la professe est tenu de remplir envers autrui. Chacun peut avoir au surplus telles opinions qu'il lui plaît, sans qu'il appartienne au souverain d'en connaître. Car comme il n'a point de compétence dans l'autre monde, quel que soit le sort des sujets dans la vie à venir ce n'est pas son affaire, pourvu qu’ils soient bons citoyens dans celle-ci. Il y a donc une profession de foi purement civile dont il appartient au souverain de fixer les articles, non pas précisément comme dogmes de religion, mais comme sentiments de sociabilité, sans lesquels il est impossible d'être bon citoyen ni sujet fidèle. »

Jean-Jacques Rousseau Du contrat social Livre IV, chap. VIL


Ce texte extrait du Contrat social de Jean-Jacques Rousseau porte sur les rapports que peuvent entretenir la religion et la vie politique. Il s’agit de définir ce qui peut être légitime comme rapport entre les différentes croyances religieuses et l’intérêt politique commun. Pour Rousseau, il est nécessaire de maintenir une liberté dans les croyances et opinions politiques puisque celle-ci ne relève pas du strict ressort du politique. Néanmoins, d’un point de vue pratique il lui apparaît qu’une religion d’ordre civil est là aussi nécessaire, afin que l’ensemble des citoyens puissent faire société et donc réussir à coexister en tant qu’entité commune et non seulement comme un agrégat d’individus disparates. Pour cela, Rousseau définit d'abord les limites entre l’Etat et la religion, en distinguant notamment ce qui relève de la croyance de ce qui relève de la pratique et de la vie politique. Il entend alors défendre par la suite la liberté de culte pour tous les citoyens d’après un principe de tolérance qui émerge au XVIIIème siècle. Néanmoins, il termine en soulignant la nécessité d’une culture commune afin de faire société et montre que cette culture doit s’appuyer sur une forme de religion civile qui organise la vie immanente en laissant libre court aux croyances ayant trait à la transcendance.

Le texte s’ouvre sur l'affirmation d’après laquelle les sujets n’ont de compte à rendre au souverain au sujet de leurs opinions qu’à la seule condition que celles-ci influencent la vie politique en son sens le plus étendu. Le souverain renvoie ici au détenteur du pouvoir politique qui, s’il ne se constitue pas comme un individu chez Rousseau, doit être considéré comme la volonté générale, une et indivisible. En effet, il faut distinguer ainsi la sphère privée de la sphère publique. Les opinions des citoyens, tant qu’elles n’influent pas sur le devenir de la communauté politique, n’ont pas à être considérées par le souverain. Le plus souvent, sans doute, il les ignore. En revanche, lorsque ce qui a rapport avec l’opinion exerce une influence sur la vie en société, il n’en va pas de même puisque l’opinion n’en reste pas à la sphère privée mais influe cette fois sur la sphère publique. Or l’opinion, par définition, ne se soucie pas de la vérité ou de la validité de son contenu. Ici, elle est d‘ailleurs considérée dans son strict usage pratique. Elle peut donc très bien être une opinion droite, mais l’important consiste à juger de sa qualité à fonder et entretenir ou non la communauté politique. Il existe en effet des cas où l’opinion particulière peut avoir un impact direct sur la vie politique et conduire notamment au désaccord ou conflit, raison pour laquelle il faut en rendre compte au souverain. C’est le cas notamment de la charia qui ne distingue pas la sphère privée de la sphère publique. La pratique religieuse devient alors une pratique de tous les instants — chez soi comme à l’extérieur — et la loi civile même se fonde et se calque sur les principes du religieux. Il existe donc des cas où l’opinion, bien que potentiellement invalide, empiète sur la vie publique. Pour autant, est-ce à dire que l’Etat ou le souverain doivent être indifférents à la religion ?

Non, Puisque quelque soit la religion nous dit Rousseau, celle-ci a un impact sur la conduite des hommes en société (1). Il est donc décisif que l’orientation d’un sujet vers telle ou telle autre religion ne le détourne pas pour autant de ses devoirs de citoyen. Par définition, toute religion, répond à une question théorique qui relève de l’opinion. Cela concerne l’ensemble des « dogmes » liés à l’existence d’un ou plusieurs dieux, de la création de l’univers etc. Mais dans le même temps elle apporte aussi des réponses pratiques qui vont a priori de pair avec ces dogmes. En ce sens, toute religion est aussi source d’obligation, c’est-à-dire de conduites que le sujet entend suivre et auxquelles il consent en y obéissant. Aussi, selon les conduites que le sujet s’impose en accord avec les croyances et la religion auxquelles il croit, il peut contrevenir à l’intérêt de la communauté politique. Mais il peut bien sûr tout aussi bien réaliser la communauté politique du fait de l’obligation morale qu’il s’impose et qui sert les intérêts politiques de l’ensemble des citoyens. Par exemple le décalogue et ses commandements font la jonction entre une croyance en un Dieu unique et juge et la façon dont les adeptes qui souscrivent à cette croyance doivent se conduire. Il y figure par exemple de nombreuses injonctions morales directes qui ont une influence sur les conduites des hommes et leurs impacts sur autrui. La table des lois ordonne par exemple : « tu ne tueras point » ou bien « tu ne commettras point d’adultère ». Ainsi, la souscription à ces principes moraux, s’ils sont correctement entendus et suivis, servent les intérêts de la communauté politique, quand bien même ils dérivent de dogmes religieux qui n’ont pas a priori de fondements pratiques démontrés ou démontrables. À l’inverse, si nous imaginions une pratique religieuse qui inciterait à tuer ou à voler, cela contreviendrait nécessairement à la communauté politique qui peinerait à se maintenir sous le joug de tels principes plutôt immoraux et, par définition, non universalistes. Alors, si les croyances et opinions n’importent pas directement au souverain, il lui importante bien que les pratiques qui dérivent de ces opinions ne remettent pas en cause la vie politique. Ce n’est pas la vérité qui importe à l’Etat mais l’horizon moral et pratique induit par les croyances personnelles ou collectives des sujets.

Jésus ChristJésus Christ (Thomas B / Pixabay)

Jusqu’ici Rousseau a posé les limites entre l’Etat et la religion. Il a montré que la religion est le lieu de la croyance et de l’opinion personnelle. Il a aussi montré que l’opinion par définition peut relever du vrai comme du faux mais qu’ici l’enjeu n’est pas de rechercher la vérité mais l’intérêt politique des pratiques auxquelles ces opinions conduisent le sujet en société, c’est-à-dire le citoyen. Enfin, il a montré l’importance de ces conduites morales dans la vie politique.

Il s’agit ensuite pour Rousseau, dans ce texte, de maintenir pour autant les fondements de la tolérance religieuse en distinguant cette fois non plus la sphère privée et de la sphère publique mais en opposant ce qui relève de l’immanent, à savoir la vie politique, au transcendant, propre de la religion.

Rousseau insiste de nouveau sur le fait que l’Etat n’a pas à se mêler des opinions, croyances ou dogmes de la religion car ce n’est pas là son affaire (2). L’objet de l’Etat est la vie sociale, le strict rapport à l’immanence. Ainsi, chacun peut bien démultiplier ses croyances à foison quand il s’agit d’opinions qui ont trait à l’au-delà. De fait, les croyances religieuses, tant qu’elles n’interviennent pas directement dans la vie sociale du sujet, ne sont pas l’affaire de l’Etat, celui-ci n’étant pas davantage en mesure de départager le vrai du faux en ce qui concerne l’existence de Dieu, de l’âme et de ce qui s’ensuit. L’Etat a une inscription directe dans le rapport aux choses temporelles, tandis que la religion s’intéresse d’abord à ce qui relève de l’au-delà, du transcendant et de l’atemporel. Tous deux s’attachent à relier entre eux les sujets mais leur objet est différent quand il s’agit d’opinions. En effet, cela s’inscrit dans la ligne directe du libéralisme qui prône une vision morale axiologiquement neutre à la suite des nombreuses guerres de religions. Il s’agit dès lors d’appliquer la tolérance dans les croyances, ce dont rendra compte la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen, tout en tenant compte du fait que les conduites des uns ne doivent pas nuire à celles des autres. Ainsi, l’Etat ne se déclare pas compétent quant au fait de trancher sur l’existence de tel dieu plutôt qu’un autre.

L’objet de l’Etat est donc de maintenir la sociabilité et de limiter voire d’éradiquer la guerre civile entre les citoyens. Ainsi, chacun dispose de son objet et de son autonomie relative à cet objet. Religion et politique n’ont pas à être confondus tant que la première ne contrevient pas publiquement et socialement aux affaires de la seconde. En effet, Rousseau délimite pour des raisons logiques la sphère d’action du politique et du religieux. La tolérance en matière de croyance freine les possibles guerres civiles liées au désaccords en terme d’opinions. Dans le même temps, l’Etat n’a pas à être soumis à une quelconque décision religieuse sous le seul prétexte que cette décision émanerait d’une instance transcendante qui ne relève pas de la compétence politique. Rousseau propose ici de mettre fin à un régime comme celui de la monarchie absolue de droit divin où la sphère politique et la sphère religieuse sont confondues et où l’une est entretenue par l’autre et en dérive. L’autorité politique est fondée sur le principe de la volonté générale, qui est souveraine, et non sur des croyances et opinions invérifiables.

Caricature symbolisant la loi de séparation des l'Église et de l'État de 1905Caricature symbolisant la loi de séparation des l'Église et de l'État de 1905 (Charles Léandre / Wikipédia)

De fait alors, Rousseau entend bien jusqu’ici délimiter l’objet du politique et du religieux tout en recouvrant leur sphère d’action qui dérive de leur objet. Il s’est agit pour lui de distinguer ce qui relève du privé et du public de ce qui relève du transcendant et de l’immanent. Néanmoins, Rousseau pense la religion civile comme le lieu de conjugaison du religieux et du politique parce qu’il maintient le fait qu’il importe bien à l’Etat que ses citoyens se conduisent en sujets moraux.

Rousseau formule donc une proposition a première vue étonnante : « une profession de foi purement civile. » A priori, cette proposition est en elle-même contradictoire si l’on en suit le raisonnement proposé jusqu’ici par l’auteur lui-même. De fait, soit quelque chose relève de la foi et donc du transcendant, sans qu’il soit possible a priori d’en déterminer la véracité, soit cela relève de l’autorité politique et donc de l’immanent, ce qui n’a semble-t-il pas à voir avec la foi en tant que croyance. Si d’ordinaire la foi est perçue comme une croyance aveugle, Rousseau semble davantage la concevoir ici comme une croyance qui s’établit dans un rapport immanent, en tant que pacte civil entre les citoyens. La croyance est ici subordonnée au politique et non l’inverse. Rousseau annonce l’enseignement civique et moral fondé sur la vie politique et en vue de sa préservation. Si jusqu’ici la religion semblait davantage correspondre au latin religerer, c’est-à-dire ce qui nécessite qu’on redouble d’attention, qu’on se recueille, soit ce qui se présente comme un lien d’abord entre soi et l’au-delà ; Rousseau pense plutôt la religion civile comme ce qui relie (religere). Plutôt que de diviser les hommes sur des croyances qui peuvent conduire à la guerre, elle est d’abord perçue ici comme ce qui unifie. En ce sens, la proposition rejoint l’invitation à l’universel du catholicisme (katholikos), mais à partir d’attributs strictement politiques.

Ce qui est souligné ici ce sont les « sentiments de sociabilité » qui fondent la communauté politique. C’est à partir d’eux, d’après Rousseau, qu’il est possible de faire société. En effet il s’agit alors de sacraliser les lieux de la vie politique. Les valeurs deviennent d’abord des valeurs de sociabilité qui, si elles semblent rejoindre moralement certains préceptes religieux se fondent pourtant sur un pacte d’abord civil. C’est d’ailleurs ce que fait la République, en opérant une distinction propre au religieux entre le sacré et le profane. S’il n’est pas possible d’employer ces termes dans le même sens qu’en religion, il n’en reste pas moins que leur inscription dans la quotidienneté s’y apparente. Ainsi, une mairie, une école publique ou toute institution politique issue de la république y est perçue comme particulière et l’on ne s’y comporte pas de la même manière que dans un lieu public quelconque ou bien même et surtout que chez soi. Il en va aussi de même de l’histoire, longtemps enseignée comme un roman national qui s’intéressait davantage à la construction d’une identité sociale et politique du citoyen qu’à la nécessité de développer un esprit critique. La religion cède son contenu au profit de sa forme ; une forme qui doit recruter tous les sujets politiques, quelques soient leurs opinions liées à une vie après la vie.

fond blanc

Ainsi, après avoir délimité les différents objets propres aux domaines religieux et politique et après avoir maintenu la tolérance dans les opinions, Rousseau nous enjoint à une conservation de la religion qui en est en même temps un dépassement : la religion civile et immanente plutôt que les querelles d’opinions de la religion traditionnelle qui empiètent sur la vie politique avec parfois de lourdes conséquences.

Nous pouvons néanmoins nous interroger sur ce renversement dans les rapports de la religion au politique. En inversant le rapport d’influence de l’un sur l’autre, Rousseau ouvre peut-être aussi la voie aux religions politiques qui, sous prétexte d’union nationale, peuvent tout aussi bien engager les hommes dans des conflits parfois plus violents encore. Toutefois, il nous faut aussi y voir — en forçant peut-être le trait d'interprétation — une volonté première de transformer les conditions matérielles d'existence des hommes. Cette profession de foi civile est aussi l'occasion de l’établissement d'un monde commun qui se passe de la transcendance autoritaire et idéaliste.

Marx montre par la suite que la religion est certes une forme idéologique de l'illusion mais aussi la manifestation d'une volonté transformatrice du monde.

→ À lire aussi : Le concept d'idéologie chez Marx

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(1) « Or il importe bien à l'État que chaque citoyen ait une religion qui lui fasse aimer ses devoirs ; mais les dogmes de cette religion n’intéressent ni l'État ni ses membres qu'autant que ces dogmes se rapportent à la morale, et aux devoirs que celui qui la professe est tenu de remplir envers autrui. » Rousseau, extrait cité en début d'article.
(2) « Chacun peut avoir au surplus telles opinions qu'il lui plaît, sans qu'il appartienne au souverain d'en connaître. » Rousseau, extrait cité en début d'article.
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