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Marxisme

Marx, de la critique de la philosophie à la critique de l’économie politique (partie 1)

Nous tâchons de retracer l'itinéraire de Marx de la critique de la philosophie vers la critique de l’économie politique, et le rôle respectif de la philosophie et l’économie politique dans sa pensée. Nous introduisons ici les enjeux de cette question.

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Marx penseur total
Marx penseur total (Affranchi / Affranchi)
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Par Gracchus
Lecture 5 min

Article en trois parties :


Toute esquisse lacunaire de la pensée de Marx serait en elle-même futile si elle avait pour seule vocation de donner un aperçu synthétique de sa pensée. Elle ne pourrait espérer dépasser à la fois la concision et la limpidité de celle qu'il en donne lui-même dans la fameuse « préface » de la Contribution à la critique de l'économie politique (1).

L'unique prétention de notre esquisse du développement de sa pensée est alors de mieux en faire jaillir là où elle aboutit par le chemin qu’elle parcourt. Nous allons ici tâcher de démêler les rapports entre philosophie et économie politique dans l'œuvre de Marx. Il s’agira de dépasser la querelle binaire qui voudrait opposer un Marx philosophe à un Marx économiste ou vice versa pour démontrer que si Marx passe de la critique de la philosophie à la critique de l’économie politique, celle-ci n’aboutit pas à une nouvelle économie politique mais bien à une prise en considération philosophique de l’économie politique de son temps (2).

Ajoutons qu’il ne s’agit donc pas ici de montrer quelles sont les influences philosophiques de Marx – notamment la philosophie hégélienne – et comment Marx se les approprie. Sur ce sujet, on pourra consulter avec profit Penser et transformer le moment présent de Loïc Chaigneau. Il s’agit, bien plus modestement, de montrer en quoi le Marx « économiste » ne s’oppose pas à un Marx « philosophe » et d’apporter un début de réponse au problème que Korsh posait déjà de façon adéquate dans Marxisme et philosophie (1930) et qui garde toute son actualité :

« Qu’il pût y avoir dans la question des rapports entre marxisme et philosophie un problème de la plus haute importance pour la théorie et la pratique, voilà une affirmation qui, il y a encore très peu de temps, n'aurait trouvé que peu de compréhension parmi les intellectuels, bourgeois comme marxistes. Pour les professeurs de philosophie, le marxisme ne représentait dans le meilleur des cas qu’une sous-section assez secondaire d’un chapitre de l'histoire de la philosophie au XIXᵉ siècle à survoler lui aussi, ayant pour titre “la décomposition de l’école hégélienne”. Mais les “marxistes” non plus, bien que pour des motifs tout autres, n’accordaient guère de valeur à la “composante philosophique” de leur théorie. »
Karl Korsch, Marxisme et philosophie (1930)

Force est de constater que les choses n’ont pas beaucoup changé depuis un siècle.

Ce n'est donc pas dire grand chose qu'affirmer que le statut philosophique de l’œuvre de Marx est toujours controversé. Son œuvre considérée par certains comme la plus ouvertement philosophique, L'Idéologie allemande (1846), ne fait que se réclamer de la critique de la philosophie idéaliste et de la nécessaire sortie de celle-ci. De même, son magnum opus (Le Capital) est un ouvrage de critique de l'économie politique, traitant d'objets rarement mis au premier plan par les philosophes : le salaire, la marchandise, l'argent, le travail et le capital. On peut également relever le titre de la réponse de Marx à Proudhon : Misère de la philosophie (1847). Néanmoins, pour Marx et Engels, le « règlement de compte avec notre ancienne conscience philosophique » (3), la sortie hors de la philosophie en tant qu'activité spéculative, n'abolit pas l'usage de sa méthode.

C'est notamment le cas de la dialectique, ce « scandale » pour la conscience bourgeoise qui retiendra Marx – jusque dans ses derniers écrits – de fonder une science économique positive qui exclurait le devenir et le dépassement. Admettant cela, on se doit néanmoins de noter qu'à partir de L'Idéologie allemande, Marx semble effectivement se mouvoir avant tout sur le terrain de l'économie politique et laisser derrière lui les grandes querelles avec la philosophie allemande qui avaient constitué sa période de formation (4).

À part la tirade occasionnelle contre un Locke (5) ou l’éloge ponctuel d’un Aristote, les philosophes n'occupent plus une place de premier plan dans les œuvres théoriques de Marx, du moins pas en tant que objets de sa critique.

Pour discerner les raisons de cette évolution, il faut tenir compte à la fois de l'usage que Marx fait de la production intellectuelle des classes dominantes (la philosophie et l'économie politique) et de la nécessité d'un engagement critique dans leur sphère propre. Marx va effectuer cela en premier lieu à l’égard de la philosophie et la religion, formes idéologiques intimement liées à son époque. Ainsi, il va affirmer dans la Contribution à la critique de la philosophie du droit de Hegel (1843) que « la critique de la religion est la condition première de toute critique ».

Si la pensée de Marx évolue d’abord au sein de la religion et la philosophie, et tente de se frayer un chemin pour en sortir, c'est à la fois imputable à sa formation philosophique (6) et au fait qu'il ne s'est pas encore approprié la littérature d'économie politique de son temps. Mais c’est également parce qu'il ignore encore l’économie politique en tant que force idéologique.

Ce sont la philosophie et la religion, et non l'économie politique, qui constituent les puissances de légitimation dominantes dans l'Allemagne au début du XIXᵉ siècle. Il s'agit notamment de la philosophie de Hegel – et les traits qui lui ont été conférés par les hégéliens de droite comme philosophie des fonctionnaires et de l’État – qui est à combattre avec les armes de la critique. Le texte de Marx figurant comme expression la plus pure de cette critique de la philosophie, sur son propre terrain, et avec ses propres armes, est contenue dans la Contribution à la critique de la philosophie du droit de Hegel. On serait tenté d'y ajouter les Thèses sur Feuerbach mais ce serait sans compter qu'au moment de leur rédaction (1845), l'économie politique a déjà pénétré profondément le champ intellectuel de Marx, comme en attestent de la façon la plus évidente les Manuscrits de 1844 (7).

À partir de ces Manuscrits s'ouvre alors une période particulièrement dense intellectuellement. La période antérieure est une critique d'une certaine philosophie (l'idéalisme allemand) du point de vue philosophique et la période postérieure une critique philosophique de l'économie politique. Les productions intellectuelles de Marx dans la période allant de 1844 à 1846 sont en ce sens uniques puisque caractérisées par l'utilisation de l'économie politique et de la philosophie pour faire une critique de cette dernière telle qu'elle a existé jusqu'à Marx.

C'est à ce Marx critique de la philosophie que sera consacré notre prochain volet.

Suite de l'article


(1) Voir la préface de K. Marx, Contribution à la critique de l'économie politique [1859], Les Éditions sociales, 2014 (condensé en tout point du matérialisme historique).

(2) Donc une critique au sens où on en montre les limites, κριτική renvoie au discernement, au fait de « passer au crible » et non à un simple jugement péjoratif.

(3) Contribution... op. cit. p64

(4) Si, malgré le titre polémique de l'ouvrage, Misère de la philosophie, on considère que l'échange avec Proudhon se situe avant tout sur le plan de l'économie politique, et non sur celui de la philosophie. Sans quoi il faudrait déplacer la date de transition vers 1847.

(5) Contribution... op cit. p 117

(6) Marx ayant notamment fait un doctorat de philosophie sur la Différence du système de nature entre Démocrite et Épicure où il s’inscrit encore dans une filiation hégélienne idéaliste.

(7) Dans la mesure où il est possible, et souhaitable, de spéculer sur l'année exacte de la « découverte » de l'économie politique par Marx, il faudrait plutôt considérer l'année 1843. Mais l'année 1844 nous fournit un document plus significatif quant à l'étendue de ses études sur ce sujet.
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