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Élection présidentielle

Comment les sondages se transforment en prophéties auto-réalisatrices

Comme à chaque élection présidentielle, les Français sont abreuvés de sondages, ces enquêtes soi-disant neutres destinées à mesurer qualitativement l'opinion publique. Mais l'analyse de leurs biais méthodologiques révèle de nombreux non-dits.

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Sondages à voie unique
Sondages à voie unique (Montage Affranchi / Affranchi)
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Par Pierre Gauchez
Lecture 7 min

Depuis l'annonce de sa candidature à l'élection présidentielle de 2022 le 4 mars dernier, le président sortant Emmanuel Macron culmine aux alentours des 27% d'intentions de vote au premier tour, à en croire diverses officines de sondages. Il s'agit là d'une avance conséquente sur les 23% de Marine le Pen – qui arrive en seconde position – ainsi que sur les 16 % de M. Mélenchon et les 9 % de M. Zemmour. Lors du premier tour de l’élection présidentielle de 2017, quatre candidats se sont démarqués dans une fourchette oscillant entre 20% et 25%. Or, leurs scores ont été très fidèles aux résultats donnés par les derniers sondages de l'époque. Mis à profit de manière quotidienne par l'Elysée depuis la présidence de M. Sarkozy (1) – et ayant vu leur nombre multiplié par deux entre 2002 et 2012 –, les sondages semblent mettre court à tout suspense et nous donner les résultats à l’avance. Mais que nous disent-ils réellement ?

Penchons-nous de nouveau sur ce fait : Emmanuel Macron est à 27% d'intentions de vote au premier tour. Comment en est-on arrivé là ? Au regard de ce chiffre mirobolant qui ne souffre d'aucun contre-vent, eu égard au récent scandale impliquant le président de la République et le cabinet de conseil McKinsey, les plus sceptiques d'entre nous pourront suspecter une fraude, voire un montage grossier. Or, il n'en est rien. En effet, sur fond de restrictions sanitaires liées à la crise du Covid-19 – qui a, comme par magie, subitement disparu du paysage médiatique –, Emmanuel Macron a jugé qu'il pouvait se passer de faire campagne, en refusant notamment de débattre avec les onze autres candidats en lice. Jouant ainsi la carte de l'homme fort, au dessus de « l’événement » électoral, il peut tirer profit du contexte favorable de la guerre en Ukraine qui lui permet de se poser en véritable chef de guerre, en concordance avec son statut purement formel de « président de l'Union Européenne ». Si la Vᵉ République fait la part belle à la fonction présidentielle, compte tenu de ses statuts avantageux qui lui permettent dans les faits de neutraliser la séparation des pouvoirs (grâce notamment aux articles 16 et 49 alinéa 3 de la Constitution), cette puissance monarchique du président se reflète aussi dans le fait que l'élection présidentielle est l'élection pour laquelle les Français se mobilisent le plus. Mais alors, qui sont les citoyens qui y participent effectivement, et qui sont ces mystérieux 27% prêts à octroyer en toute confiance un second mandat au président sortant ?

→ À lire aussi : Le grand démembrement, cinq ans de macronisme 2017-2022

Dans son ouvrage « Le Cens caché », sorti en 1978 (2), le politiste Daniel Gaxie s'est intéressé au phénomène du vote par sa négation : l'abstention. Il a démontré que les personnes les plus précaires avaient tendance à se démobiliser lors des élections, déléguant ainsi aux citoyens les plus aisés économiquement l’exercice du vote et actant par là même le retour à une sorte de suffrage censitaire. Compte tenu de la crise économique en cours et de l'extrême difficulté des classes populaires à boucler les fins de mois, Daniel Gaxie a prédit une explosion de l'abstention lors de cette élection 2022. Une enquête IPSOS de 2017 sur la sociologie de l’électorat au premier tour de l’élection présidentielle de 2017 nous informait déjà que « l’abstention a dépassé les 25% sur l’ensemble des salariés et des personnes au chômage. » Si l'abstention est un phénomène touchant les classes les plus précaires, cela signifie que les hauts revenus – la bourgeoisie donc, entre autres – votent quasi systématiquement. L’enquête IPSOS nous le confirme :

« Sur ce scrutin, on relève que la participation évolue presque linéairement avec le niveau de revenu du foyer : on est à 70% chez les électeurs dont le niveau de revenu du foyer est inférieur à 1250 € par mois, 76% dans la tranche 1250 €-2000 €, 80% dans la tranche de 2000 à 3000 €, 84% au sein des foyers qui disposent d’un revenu mensuel supérieur à 3000 €. 28% de ceux qui déclarent “s’en sortir très difficilement avec les revenus du ménage” ne sont pas allés voter, contre 18% chez ceux qui déclarent s’en sortir “facilement”. »

Or, voilà où se trouve une des principales failles de la logique sondagière : l'abstention, toujours croissante, n'y est jamais prise en compte ! L'illusion d'une participation active est alors partagée, et la bourgeoisie n'a que l'embarras du choix entre les candidatures de M. Macron, Mme Pécresse, M. Zemmour ou Mme Le Pen, dont les programmes sont tous favorables au camp du capital et, partant, défavorables à celui du travail. Mais, alors même que ces quatre candidatures se tenaient au coude à coude dans les sondages ces derniers mois – les scores de Mme Pécresse et de M. Zemmour atteignant parfois les 17% –, la bourgeoisie, désormais dans la dernière ligne droite, à un mois de l'élection, a finalement choisi son champion : Emmanuel Macron. Ce dernier ayant fait la démonstration de ses talents de répression des mouvements sociaux lors de son quinquennat – on pense notamment aux Gilets jaunes, évidemment –, l'essai n'a plus qu'à être transformé pour un second mandat. Les 27% de son électorat se trouvent ici, parmi cette bourgeoisie, et, à l’instar du mouvement naturel du capitalisme, la phase de concurrence libérale laisse place à une situation de quasi monopole : les jeux sont faits.

Pourquoi un tel consensus apparent envers le candidat Macron ? Pour le comprendre, revenons au concept d'idéologie. Dans « L'idéologie allemande » (3), Karl Marx et Friedrich Engels ont forgé le concept d'idéologie dominante, définissant cette dernière comme étant le reflet des idées de la classe dominante. L'idéologie imprègne consciemment ou non les idées de la société civile. Ainsi, nous prenons pour normales les idées qui vont dans son sens et comme anormales celles qui vont à son encontre. Les sondages sont également porteurs de cette idéologie, et ce de par leur méthode elle-même ; chose qu'a très bien remarqué le philosophe et sociologue Michel Clouscard dans son ouvrage « Critique du libéralisme-libertaire » (4). Au travers de la dénonciation de la sociologie – dominée en ce temps-là par les travaux de Pierre Bourdieu – ainsi que de ses outils d’analyse, Michel Clouscard met en cause la méthodologie des sondages qui ne fait que refléter l'idéologie dominante :

« Pour le sociologisme, la représentation devient le matériau sociologique (interview, sondage, etc.) et se réduit à ce savoir. [...] Le sociologisme parachève le jeu idéologique du libéralisme. D'abord les médias conditionnent. Puis le sociologisme « découvre » scientifiquement, comme expression « spontanée », la réalité imposée par l'idéologie dominante (de même que le prestidigitateur découvre dans son chapeau le lapin qu'il vient d'y glisser). Le libéralisme peut ainsi se camoufler derrière le sociologisme. En même temps que l'opinion devient libérale, elle est habilitée par la connaissance scientifique. Tout se passe comme si le fait de connaître scientifiquement l'opinion rendait l'opinion scientifique. Il y a habilitation par le scientifique de l'idéologie transmuée en nécessité fonctionnelle. Le sociologisme est la meilleure expression de la dictature de l'opinion. »

→ À lire aussi : Le concept d'idéologie chez Marx et Engels

Autrement dit, les sondages en disent plus long sur l’imprégnation de l'idéologie dominante elle-même que sur les réelles aspirations des sondés. L'expression de la classe dominante se cristallise donc dans le vote bourgeois, affirmé et sûr de lui-même, tandis que le vote populaire, incapable de se reconnaître en tant que vote de classe et de s'entendre sur l'identité du candidat à même de mieux le défendre, se disperse, indécis, confus. Mais, de nouveau, il y a circularité, car le rôle des médias dans le poids de ces sondages n'est pas neutre.

L’Autorité de régulation de la communication audiovisuelle et numérique (Arcom), nouvel organe ayant remplacé le Conseil Supérieur de l’Audiovisuel, veille à faire respecter les règles du temps de parole des candidats sur les principaux organes télévisuels, d'après des lois n'ayant pas été transformées... depuis 1962 ! L'article 3 de la Loi n° 62-1292 du 6 novembre 1962 relative à l'élection du Président de la République au suffrage universel stipule qu'à compter du moment où la liste officielle des candidats en lice est établie, l'organe de régulation de communication audiovisuelle et numérique (ici l'Arcom) tiendra compte : « de la représentativité des candidats, appréciée, en particulier, en fonction des résultats obtenus aux plus récentes élections par les candidats ou par les partis et groupements politiques qui les soutiennent et en fonction des indications de sondages d'opinion ». Pire encore : après les évènements de Mai 68, craignant pour le statut de la monarchie présidentielle mis en place par la Vᵉ République, le gouvernement a instauré en 1969 la règle dite du « pluralisme », encore en vigueur aujourd'hui sous le terme de « principe d'équité », et qui alloue un tiers du temps de parole à l’exécutif et son gouvernement, laissant les deux tiers restants à l'opposition.

Mais c'est le rôle des médias eux-mêmes et leur fonctionnement qu'il faut interroger pour se rendre compte à quel point ces derniers sont incompatibles avec le fonctionnement démocratique des élections. L'article 2 de la loi sus-citée nous dit qu'en termes de médiatisation sera prise en compte « la contribution de chaque candidat à l'animation du débat électoral ». Formellement, cela ne veut rien dire. Mais, en termes de pure communication, cela renvoie directement à la capacité du candidat à faire de la communication, de l'audimat, et par conséquent du profit. Ce point est important car il met en lumière le problème démocratique majeur du rôle des médias dans une élection : alors que le président en place jouit du privilège énorme de la règle de la pluralité qui lui donne un tiers du temps de parole, les chaînes d'information en continu et autres chaînes privées, n'existant que pour et par l'audimat, ne mettent en valeur tel ou tel candidat qu’à la faveur de ses coups d’éclat ou autres « phrases choc ». Les personnalités sont préférées aux programmes. Les mêmes logiques sont répercutées au sein des chaînes publiques qui, pour légitimer leur existence en tant que service public, sont en concurrence avec les chaînes privées pour monopoliser l’audimat. L’émission de France 2 Élysée 2022, par exemple, donne effectivement le même temps de parole aux différents candidats, sauf que certains (les « petits candidats ») sont défavorisés en raison des grilles horaires tardives au sein desquelles on daigne leur laisser la parole (5).

En résumé, la classe dominante fait l'idéologie, l'idéologie fait les sondages, les sondages font les candidats et leurs représentations dans les médias. L'élection de 2022 est un jeu qui se joue à douze, et à la fin, c'est M. Macron qui gagne.


(1) France 2, Envoyé Spécial, Secret de Sondages, 7 Avril 2017
(2) Daniel Gaxie, Le Cens caché. Inégalités culturelles et ségrégation politique, Éditions du Seuil, Paris, 269 pages
(3) Karl Marx et Friedrich Engels, L'idéologie Allemande, Éditions Sociales, 621 pages
(4) Michel Clouscard, Critique du libéralisme-libertaire, Delga, 377 pages
(5) Voir émission du 24 mars 2022 où les candidats sont passés dans l'ordre décroissant d'après les sondages en vigueur : d'abord M. Mélenchon, puis Mme Pécresse, M.Roussel, M. Lassalle et enfin Mme Arthaud.

Crédits photos :

Tableau et courbes de sondages

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