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Orelsan, artiste dialecticien, conscience réfléchie de notre période historique

Orelsan, au travers de son dernier album, « Civilisation », aborde avec justesse la période historique que nous traversons depuis plusieurs années. Ses textes et ses musiques cristallisent les mutations sociales que nous vivons en France mais également dans le monde occidental.

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Par Adrien J.
Lecture 8 min

Ce qui distingue l'artiste du philosophe, c'est son rapport intuitif aux concepts ; il traduit le monde, son « moment », comme nous le montre ce passage tiré de l'Esthétique de Hegel : « L'artiste dialecticien est une conscience réfléchie de l'universel historique. Avant d'accéder au vrai concept de son essence absolue, l'esprit doit franchir une série de paliers qui se basent sur ce concept même ; et à cette progression du contenu, que l'esprit se donne de lui-même, correspond une progression immédiatement connue des formes de l'art, dans lesquelles l'esprit, en tant qu'esprit artistique, se donne à lui-même la conscience de soi. » (1)

Dans cet extrait, Hegel nous parle de l'intuition juste propre aux artistes dont nous souhaitons rappeler toute l'importance par l'intermédiaire d'une analyse des textes du dernier album d'Orelsan, Civilisation, qui traduisent bien mieux le réel et les enjeux de notre période historique que le positivisme (2) ambiant, dominé par les statistiques.

Tout comme la conjonction poésie-philosophie peut être faite, il est tout aussi juste de faire la conjonction rap-philosophie quand les deux sont de qualité. À l'instar du passage de l'Orelsan nihiliste (3) des précédents albums (4) à l'Orelsan humaniste que l'on découvre dans son dernier album Civilisation, avec comme thèmes principaux : la société, l'idée du collectif et du devenir.

La quête de la connaissance

Analysons maintenant le texte du morceau « Civilisation », qui conclut l'album éponyme d’Orelsan, pour nous plonger dans l’univers de l'artiste.

« J'peux pas l'faire tout seul faut qu'tu m'aides
Soyons d'accord de pas toujours l'être »

Ce passage renoue avec le principe de « dialogue philosophique », qui signifie « deux discours ». Comme le dit Orelsan, il faut se mettre d'accord sur le fait de ne pas l'être, exposer nos désaccords pour ensuite construire ensemble un accord possible, ce qui est un fait éminemment dialectique (5).

Il met en lumière la nécessité de se parler, de se mettre à nouveau à dialoguer. Quand plus personne ne s'écoute et ne veut plus se parler, c'est là le terreau fertile d'une guerre civile possible (6), un constat politique que nous pouvons tous partager aujourd'hui.

« Ils disent que tout va s'effondrer
Qu'on va y passer dans trois degrés
J'pensais que la science allait nous sauver
Mais j'ai d'moins en moins confiance au progrès »

Dans ce passage, Orelsan nous parle du désenchantement qu'il a du monde au travers de son rapport à la science et à l'écologie.

Arrêtons-nous à la phrase « je pensais que la science allait nous sauver ». Ici, nous avons une approche « scientiste » de la science, c'est-à-dire la croyance selon laquelle la science aurait toutes les réponses ; conviction qui est largement répandue et utilisée dans les gouvernements occidentaux actuels, comme en témoigne une récente déclaration faite par le premier ministre canadien à propos de la pandémie et de la réponse qu’a apporté son gouvernement : « Cette pandémie a été nulle pour tout le monde ! [...] Les Canadiens savent que la seule façon d'en sortir, c'est de continuer à écouter la science. » (7)

C’est à l’action politique de déterminer l’orientation que doivent prendre les découvertes scientifiques et l’utilisation qui va en être faite. L’action du gouvernement Canadien qui a mis en place des mesures de restriction de libertés publiques – comme bien d’autres gouvernements, notamment en France – a un sens politique que l’on doit questionner au vue de la forme qu’il revêt.

→ À lire aussi : Guerre sanitaire, guerre de classe : dépasser le citoyennisme ?

La donation de sens, la façon dont sont menées l’histoire et la vie politique doit venir du collectif, comme nous le dit Orelsan quelques vers après :

« Quand la vie n'a pas d'sens aide moi à lui en donner un [...]
J'dois mettre un nom sur les choses pour les comprendre »

Nous devons donner un nom aux choses pour être en capacité de les appréhender ; c'est pour cela qu'il y a tout un travail de dialogue, de mise en relation avec l'autre, afin de se mettre d’accord sur les mots pour mieux se comprendre et construire ensemble le monde de demain.

Rappelons qu'au tout début, les Gilets jaunes se sont constitués dans une lutte commune contre le gouvernement qui avait instauré une nouvelle augmentation de la taxe intérieure de consommation sur les produits énergétiques (TICPE). Des français d'appartenance politique très diverses se sont donc retrouvés à échanger entre eux leurs aspirations et opinions politiques, d’abord sur des ronds-points, puis en manifestation. Le gouvernement Macron a d'ailleurs eu beaucoup de mal à catégoriser ce nouveau groupe qui se mettait à renouer avec le « dialogue » et qui était devenu – avant la crise du Covid-19 et les restrictions qui ont suivi – un mouvement social d'ampleur.

L'action politique et collective

Intéressons-nous au texte du titre « Manifeste » : Orelsan nous parle des galères de ceux qui sont écrasés par la pression du mode production capitaliste au travers du portrait qu'il dresse de la France.

« Elle dit qu'elle travaille plus la nuit parce que ça l'épuise
Le problème de l'intérim c'est d'prendre un crédit
Elle m'explique que jongler entre un gamin et un smic c'est tout un art, faut savoir rentrer en mode survie
Qu'ça prend du temps et de l'énergie d'être fauchée, devoir gérer un budget au centime près
D'être comme prisonnier du stress, la menace des huissiers derrière la tête »

Ce constat est encore plus juste à l’heure actuelle : l’inflation en France a explosé et les salaires stagnent à cause de la mise en concurrence, due à la mondialisation, des travailleurs du monde entier .

→ À lire aussi : Les prix flambent, le monde brûle, le Capital renaît de ses cendres et le pire reste à venir

Dans « L’odeur de l’essence », Orelsan dénonce l’idée qui voudrait nous faire croire que plus rien n’est possible, que le monde va s'effondrer ; il décèle là l’escroquerie de l'écologie actuelle. Il lie bien la conjonction qui se fait entre, d’un côté, un « écologisme » qui veut nous amener à être un bon « consomm’acteur » (8) (qui fait attention à l'eau qu’il utilise, à ne plus utiliser la voiture mais à prendre le vélo, etc.) et, de l'autre, son aspect « réactionnaire » qui nous pousse à la panique face à une terre qui meurt et sans poser les bases d’une action collective pour y faire face.

« (Écoute), la panique, les pousser à crier qu'la terre meurt et personne en a rien à branler
(Écoute), la méfiance, les exciter, dire qu'on peut plus rien manger
Qu'on n'a même plus l'droit d'penser
(Écoute), la haine, les faire basculer dans les extrêmes
Allumer l'incendie, tout enflammer »

Le constat nihiliste qui consiste à croire que plus rien n’est possible et que toute action est vaine est on ne peut plus faux, et Orelsan ne s’y trompe plus.

« J'peux pas l'faire tout seul faut qu'tu m'aides
Aide-moi, marche
Marche avec moi, apprends-moi [...]
Avant j'rêvais d'quitter la France
J'vais rester j'préfère qu'on la change »

À travers ces vers, Orelsan sort du nihilisme et de l’introspection que peut avoir une partie de la jeunesse, dont le seul projet est l’évasion. Il nous parle de son désir intuitif de transformation du monde, il trouve le sens qui lui manquait dans son désir de civilisation.

La compréhension dialectique du monde

« Rien ne se perd, rien ne se crée : tout se transforme. »
Antoine Laurent de Lavoisier (1743-1794)

Cette célèbre phrase, reprise ici dans le titre « Civilisation », nous ramène au matérialisme dialectique dont nous rappelons toute la force et la justesse contre l'idée que les choses sont toutes figées (la pensée idéaliste), ou contre un matérialisme positiviste qui nous amène à croire que les choses sont telles qu'elles sont.

« J'essaye d'avoir un enfant,
J'essaye d'avoir une civilisation
J'peux pas l'faire tout seul va falloir qu'on l'fasse ensemble »

Cet extrait nous ramène au désir de changement d'Orelsan, qui transmet un message d'espoir à la jeunesse à travers cette compréhension dialectique du monde. L'idée d'être un passeur, un adulte, devenir père, oncle, etc. : on comprend par son individualité ce à quoi aspire l'humanité de manière universelle ; c'est cela qui nous donne du sens.

« Ah, c’qui compte c'est pas l'arrivée c'est la quête »

Ce n'est pas le but qui compte mais bien tout ce que l'on met en œuvre pour arriver à ses fins, la quête. C'est le chemin qui est décisif ; rien ne nous est donné, tout est à faire, comme nous le dit très justement Michel Clouscard : « Il faut écarter toute nostalgie théorique et toutes ses dérives épistémologiques. Notre destin n'a pas été perdu. Il n'y a pas eu de destin. Le sens n'a pas été quelque part donné, fixé. En tous les cas perverti par l'histoire. Il faut récuser toute quête et restauration d'une substance perdue. Dans le domaine de la connaissance comme dans celui de la politique. La nostalgie de la substance fonde toute l'idéologie réactionnaire. Il n'y a pas de marque indélébile, plaie secrète de l’Éternel Graal, irrécusable témoignage d'une pureté ou innocence perdues. Notre destin est à faire. Tout commence, tout a commencé, par les rapports de production. » (9)

Orelsan et la transcendance : l'amour, l'amitié et la morale

Orelsan a un cercle social très soudé qui est resté le même depuis longtemps et qui a toute son importance dans son travail artistique : Skread, Gringe, sa compagne (10), etc.

La famille, le couple, les amis sont autant de socles qui nous permettent de faire face à tout ce qui nous guette, tout ce qui veut nous faire sombrer. Dans le passage qui suit, la conscience malheureuse d'Orelsan est réconciliée pour avancer :

« J'ai couru après l'bonheur
Sans prendre le temps d'savoir c'que c'est
J'essaye d'avoir un enfant
J'essaye d'avoir autre chose que des regrets »

Avoir un enfant, c'est plus qu'une donnée biologique ou reproduire les codes de la société ; c'est avoir une aspiration qui se réfléchit dans l'universel.

On confond aujourd'hui l'idée de plaisir et de bonheur. Une vie de plaisir n'est pas nécessairement une vie heureuse. Multiplier la satisfaction immédiate comme les likes sur Instagram, manger à outrance ou se masturber devant du contenu pornographique n'amène pas au bonheur.

→ À lire aussi : La séduction pornographique - Entretien avec Romain Roszak

Alors qu'aller chaque matin s'entraîner pour atteindre son objectif, par le travail, par le déplaisir, nous rend finalement bien plus heureux. Nous retrouvons ici l'idée de quête d'Orelsan, où l'importance de la continuité de l'action, et non sa finalité, nous amène bien plus de bonheur que de toucher immédiatement au but.

« Rêve mieux
Mieux qu'l'argent, mieux qu'le pouvoir, mieux qu'les deux
Rêve d'être heureux »

Si réussir dans la vie signifie réussir pour son seul intérêt égoïste et individuel, c'est aller à l'encontre de l'idée de construction collective. Il nous faut une société toute entière qui se développe pour rendre possible le bonheur de tous. Il ne peut y avoir de développement personnel sans développement collectif (11) et nous devons nous battre pour le bonheur de tous, contre l'accaparement par une minorité qui s'octroie contre nous le maximum de plaisir.

Orelsan renoue avec le sens le plus positif de la morale dans le but du commun, en dehors du nihilisme et du ressentiment permanent.

Conclusion

La trajectoire que nous livre Orelsan dans son dernier album nous apparaît donc comme extrêmement intéressante. Sa capacité à retranscrire dans son œuvre les transformations sociales et historiques que nous traversons est déterminante pour tous ses auditeurs à même de sortir comme lui du nihilisme pour parvenir au commun.

Il est pour nous la conscience réfléchie de cet universel historique qui est en train de se construire à l'heure actuelle ; c'est pourquoi nous tenons ici à saluer son œuvre Civilisation tant dans sa forme que dans sa portée historique pour les générations à venir.


(1) Georg Wilhelm Friedrich Hegel, « Esthétique », Les classiques des sciences sociales, p.37 version numérique, 2001

(2) « La sociologie positiviste et néo-positiviste, accumule, catalogue et décrit des faits qui n'ont rien de faux mais refuse leurs connexions [...] la réduction des sciences à des énoncés rendant compte de ces faits. Plutôt qu'à partir de connexions et d’interactions objectives entre ces faits. L'idée de totalité y est alors niée au profit d'une atomisation du savoir. », Loïc Chaigneau, « Pourquoi je suis communiste », p.71-72, Delga, 2019

(3) Nous employons ici le terme nihiliste au sens littéral. Nihilisme (du latin « Nihl » qui signifie « rien ») : ne croire en rien, que la vie est absurde, qu’il n’y aucun sens à la vie ni but à atteindre.

(4) Orelsan et son premier album, « Perdu d'avance », paru en 2009, ainsi que ceux qui ont suivi, le duo Casseurs Flowters qu'il forme avec Gringe et leur album éponyme sont éminemment nihilistes. La crise de sens transparaît dans la majorité des textes et a su toucher la jeune génération ; c'est ce qui a fait en partie le succès d'Orelsan ces dernières années.

(5) La dialectique nous renvoie ici à la tradition philosophique grecque, qui est au fondement de nos sociétés occidentales. Elle est chez Socrate une pratique oratoire qui vise à questionner son interlocuteur, pour l’amener devant ses contradictions et ainsi les dépasser. Pour Platon, la dialectique est le sommet des sciences qui permet de saisir les choses dans leur totalité.

(6) Nous renvoyons nos lecteurs à une vidéo de Loïc Chaigneau sur la guerre civile qui vient.

(7) Cette déclaration a été faite par le Premier Ministre canadien en réponse au blocage de la capitale canadienne Ottawa par les routiers canadiens, en réponse aux mesures pour « lutter » contre l’épidémie de coronavirus prises par le gouvernement.

(9) Michel Clouscard, « Le capitalisme de la séduction », Delga, 2009

(10) Ses titres « Athéna » et « Paradis » sont des lettres d'amour envers sa compagne; dont il nous témoigne toute l'importance dans sa vie.

(11) Nous renvoyons nos lecteurs à la vidéo de Loïc Chaigneau qui a déjà longuement critiqué le développement personnel
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